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8h30, l'heure de la Blockchain a sonné

Autres innovations
08/04/2019

Blockchain, de quoi parle-t’on ? Ce sujet très tendance a attiré plus de 150 personnes pour cette 3ème édition des Matinales 8h30, le réveil digital d’ENGIE, mardi 26 mars.

Autour de Yves Le Gélard, COO et DSI d’ENGIE Digital, Claire Balva, CEO de Blockchain Partner, Corentin Denoeud de Blockchain Studio, Eric Larcheveque de Ledger et Thierry Mathieu, co-fondateur du projet TEO – The Energy Origin vont tenter d’aller plus loin lors d'un débat animé par Cédric Ingrand, et conclu avec son panache habituel par Erik Orsenna.


La blockchain c’est quoi ? Tentative de définition

Pour beaucoup la Blockchain reste encore un sujet mystérieux. On prédit que dans les années qui viennent elle va révolutionner l’ensemble des secteurs, entraîner la disparition de nombreux métiers mais pour l’instant son fonctionnement même est difficile à appréhender. On la compare à un registre, partagé en réseau, ouvert à tous et où chaque écriture serait validée, horodatée de façon immuable, et consultable par chacun.

Enfin, selon Corentin Denoeud de Blockchain Studio, la blockchain permet à des gens qui n’avaient pas confiance les uns envers les autres de communiquer sans passer par un tiers de confiance.

On voit que dès le début, la blockchain pose question et fait parler ! 


Petite histoire de la Blockchain

Si beaucoup confondent encore bitcoin et blockchain, c’est normal car ils ont été créés ensemble. D’ailleurs, avant 2013, 2014, la seule vraie blockchain était le bitcoin. Depuis, de nombreuses autres blockchain ont été créées, dont l’une des plus connues est Ethereum. Il en existe des centaines d’autres, peut être des milliers puisque de nombreuses blockchain sont privées. Citons, pour l’anecdote, SUNGIE, une cryptomonnaie créée par ENGIE autour de l’énergie solaire.

Yves le Gélard : Pour beaucoup, la blockchain est la fille du cloud. Si effectivement le cloud a fait considérablement évoluer les architectures au cours des 10 dernières années, le cloud suppose une confiance complète dans son provider, avec les débats qui en découlent. La blockchain permet de rajouter un élément de confiance et d’accéder à une nouvelle génération d’architecture.

Cédric Ingrand : On connaissait le cloud et le peer to peer où tout à coup les données ont pu circuler d’un utilisateur à l’autre sur internet sans serveur central, la blockchain est l'étape suivante où plus rien ne dépend d’un serveur central.


A quoi sert la blockchain ?

C’est justement sur le sujet de l’usage de la blockchain pour les entreprises, et en particulier dans l’énergie que les interventions de Corentin Denoeud de Blockchain Studio, Eric Larcheveque de Ledger et Thierry Mathieu de TEO ont permis d’y voir plus clair.

Si le principe d’une blockchain c’est de créer la confiance entre les acteurs, on relève à l’heure actuelle deux grands cas d’usage : traçabilité / certification et transfert de valeursDans le cas de l’énergie, ces deux usages sont liés.

Le monde de l’énergie de demain sera un monde d’énergie décentralisée, et dans ce cadre d’échanges directs entre producteurs et consommateurs, la blockchain est un moyen prometteur pour que ces échanges se fassent en toute confiance. Un autre usage correspond à la certification de l’origine renouvelable (ou locale) de l’énergie, pour une collectivité, un territoire ou une industrie. Aujourd’hui, le certificat « papier » ne suffit plus. Pouvoir certifier l’origine de l’énergie devient indispensable et sera de plus en plus exigé par les clients.

TEO est un projet initié par des collaborateurs d’ENGIE grâce au process d’incubation. Née il y a 2 ans et aujourd’hui installée à Station F, la startup a développé une solution basée sur la blockchain pour garantir et tracer l’origine de l’énergie – en particulier renouvelable. TEO s’appuie sur la technologie développée par Ledger pour créer des boîtiers physiques, installés sur les compteurs, qui récupèrent les informations de production ou de consommation, et qui, de manière autonome signent la transaction en interagisseant avec la blockchain. Une fois qu’on a tracé de manière précise la production et la consommation, on peut mettre en place des micro paiements, gérés de façon totalement automatisée entre le consommateur et le producteur.

Claire Balva : La blockchain permet la certification de documents de manière instantanée et très peu coûteuse, devenant ainsi une sorte de « notaire décentralisé ».  Cette certification va intervenir dans toujours plus de domaines : traçabilité d’objets physiques ou numériques, traçabilité alimentaire, traçabilité de consommation d’énergie…

La blockchain est un internet de la valeur, elle permet d’envoyer des actifs numériques, donc des valeurs, qu’il s’agisse de cryptomonnaies, de votes, de certificats… sans intervention d’un tiers centralisateur (banque, notaire ou autre). D’autres cas d’usage en dehors de l’énergie commencent à émerger, comme par exemple AXA, qui a lancé Fizzy, une assurance pour les voyages aériens qui intervient de façon entièrement automatisée en cas de retard de vol.


Les contraintes d’un monde totalement décentralisé

Le nouveau monde décentralisé de la blockchain a aussi ses contraintes : quand on est totalement décentralisé, aucun intermédiaire central ne peut vous redonner votre mot de passe, et ce n’est qu’un des exemples d’une expérience utilisateur très différente de celle à laquelle nous sommes habitués. Si on veut se rapprocher de l’expérience utilisateur que l’on connait aujourd’hui, il faut sortir du pur décentralisé pour remettre une couche de centralisation. Toute la problématique est de trouver où placer le curseur.

Corentin Denoeud rappelle que nous sommes actuellement, pour la blockchain, au stade du web dans les années 90. L’équivalent de la blockchain pour le web serait le TCP-IP. La plupart des usagers du web connaissent à peine ce protocole bien qu’ils l’utilisent tous les jours.  Ce qui manque à la blockchain, ce sont toutes les couches qui rendent « transparent » son usage. La blockchain ne se développera vraiment qu’à partir du moment où les utilisateurs ne se rendront plus compte qu’ils l’utilisent, comme c'est le cas du protocole TCP-IP aujourd’hui. "Il y a 1500 protocoles blockchain dans le monde, ils changent tout le temps, et cette situation instable va durer encore quelques années. De ce fait, c’est compliqué pour les entreprises qui voudraient utiliser la blockchain de se lancer."

Le produit Rockside développé par Blockchain Studio permet justement aux entreprises de se consacrer à leur métier en leur simplifiant l’usage de la blockchain. Il permet la création de smart contracts sans avoir à coder. Un smart contract, c’est une couche au-dessus du protocole qui correspond au contrat qui va régir l’usage qu’on va faire de la blockchain.

Thierry Mathieu : La promesse de la blockchain c’est que chaque donnée est certifiée, traçable, irrévocable. Mais si on y inscrit une donnée fausse, elle sera fausse pour l’éternité. La blockchain n’a pas la capacité d’assurer la pertinence ou la véracité de la donnée qui y est inscrite.  Comme disent les anglais : « garbage in, garbage out », il faut donc s’assurer d’avoir une donnée fiable, qui n’ait pas été modifiée avant qu’on la mette dans la blockchain.

Eric Larchevèque : Quand on parle de décentralisation, on parle de souveraineté personnelle, ce qui revient à dire que l’on est sa propre banque (si l’on parle de cryptoassets). De façon pragmatique, on doit sécuriser soi-même les informations impossibles à retenir et susceptibles d’être hackées si elles sont stockées sur un ordinateur. Ledger propose un coffre digital, un genre de clé USB qui est en fait un ordinateur sécurisé, destiné aux particuliers qui détiennent des cryptomonnaies et veulent les sécuriser ou aux institutions financières et à l’univers des objets connectés où l’on a de plus en plus besoin de certifier de l’information.


Mieux communiquer ? Créer la confiance pour favoriser les échanges

La blockchain permet déjà à des entreprises qui ne se parlaient pas beaucoup, des concurrents par exemple, de communiquer, comme Energy Web Foundation, un consortium d’énergéticiens, LaBchain, lancé par la Caisse des dépôts ou R3, dont la baseline est « Enabling businesses to transact directly, seamlessly and securely »

Travailler ensemble : la blockchain permet d’éviter les multiples réplications, ressaisies, stockage de la même donnée chez de multiples intermédiaires. Les entreprises auront une seule base de données qui fera foi et sera utilisée par tous. Ce qui, à son tour, va générer de nouvelles façons de travailler.

Claire Balva : S’il est tentant d’avoir « sa » blockchain, ce n’est pas toujours pertinent, et il faut que les blockchain puissent se parler. La question de la standardisation et de l’interopérabilité entre différents protocoles est une question clé, avec une course au standard. Beaucoup de spécialistes tablent sur le fait qu’une des blockchain va s’imposer face aux autres.


Conclusion métaphysique par Erik Orsenna : Une étape dans l’histoire immémoriale de la confiance

751 après JC : les arabes Abassides, alliés aux tibétains, battent les chinois à côté de Samarkand et y découvrent le papier. Ils écrivaient jusque-là sur du parchemin, qu’il est assez facile de gratter pour y écrire autre chose, par exemple fabriquer des faux. C’est beaucoup plus difficile sur le papier fragile, sur lequel on peut par contre plus facilement dessiner des enluminures. Ils vont donc très vite utiliser le papier pour y écrire le Coran, et en réaction, l’univers catholique va excommunier tous ceux qui utilisent le papier ! L’occident mettra un temps infini avant de combler son retard et d’adopter le papier. Ce n’est que vers 1250 que le premier moulin à papier verra le jour en Italie.

Au XV° siècle, au Portugal, Henri le Navigateur se lance dans l’exploration du monde. Dans chaque bateau, un notaire, voyage après voyage, enregistre la connaissance acquise, les terres découvertes et les dernières données de la connaissance du monde sur la « carte générale » . A partir de cette carte, on fabrique de « vraies » cartes pour les portugais et des fausses cartes pour les concurrents.

Au milieu du XV° siècle, la réforme correspond à une contestation du tiers de confiance qu’est l’église, au moment où apparaît l’imprimerie. En quelque sorte, on supprime le recours aveugle au Pape et aux prêtres, et on échange directement, de communauté à communauté, l’interprétation directe de la Bible. De son côté, l’église avait utilisé cette nouvelle technologie qu’était l’imprimerie sur papier pour fabriquer ces sortes de token qu’étaient les indulgences.

Est-ce que l’on gagne de la confiance quand on va vers l’humain, ou en s’en éloignant ? Pour certains, les robots sont meilleurs que les chirurgiens, et les logiciels que les pilotes d’avion. La question de la relation entre la confiance et l’humain est centrale. On augmente la confiance en supprimant l’humain, mais le tiers de confiance reste encore indispensable.


Et pour en savoir plus : 


Source : Christine Leroy